Vol audacieux d’un prix Goncourt

F e n ê t r e     s u r    j u n g l e

L’auteur : « Je connais les récits d’Henri Fauconnier, bien que le livre commandé quelque temps déjà, a dû être emprunté dans ma boîte aux lettres par quelques singes malicieux. »

Georges Voisset : « Eh bien en voilà un épisode bien digne de ce que raconte Henri Fauconnier lui-même, ce vol audacieux d’un prix Goncourt ! Faut-il espérer qu’on en aura un jour un retour poétique, surprise à l’AFP ( Amis des Pantouns Francophone ) !!! ???  »

Fenêtre sur jungle

Episode conté par le singe macaque grand-mâle .

Le plaisir mû en impatience, de lire le livre « Malaisie » n’était pas satisfait. Plusieurs semaines que le paquet aurait dû être livré. D’interminables vérifications à la poste locale, suivie de vives discussions, m’apprennent que mon très cher ouvrage était bien arrivé. Mais alors ? Aux dires des voisins, un petit colis cartonné est resté quelques heures sur le poteau qui fait office de boite aux lettres.

Sourires béa, ricanements dans mon dos, des explications difficiles à suivre, de mystérieux détails, ce livre d’Henri Fauconnier est une énigme. 

Le chapardeur

Et soudain, deux yeux brillent à travers la sombre jungle. Ils surveillent l’homme qui s’éloigne, d’autres viennes et enfin le moment attendu est là. L’animal s’élance hors de l’abri et d’un geste habile s’empare du colis. Il tourne la tête, au loin, arrive une femme pas comme les autres. Elle le fixe et fait immédiatement demi-tour, songeur… Il s’évapore dans l’ombre de la jungle.

Un petit comité mélange de jeunes et de vieux, l‘attendent. Curieux, ils guettent, l’ouverture de ce mystérieux emballage de carton. Les petits sautillent, de la joie dans leurs mouvements, un bonheur pour les vieux, tous aiment les surprises. Grand Mâle s’acharne sur les scotchs qui cèdent sans grande résistance. Il en sort quelque chose qui ressemble à un livre. Les petits sont déçus, ni nourriture ni jouets… Juste du papier, rien que du papier. Grand mâle s’interroge. Une idée germe, passe, flotte devant ses yeux puis se fixe dans son cerveau. Ce livre contient certainement un trésor, il a fait le tour du monde avant d’atterrir sur cet insignifiant poteau, c’est écrit là sur le timbre, il vient de France. 
Grand mâle décide de lire le livre à la colonie de macaques. Il prépare sa voix de ténor et après un puissant raclement de gorge le silence s’impose. Des oreilles tendues attendent de connaître les secrets de « Malaisie » .

Malaisie

Le planteur Lescale, héros du livre vient de France, son ami Rolain l’a persuadé des beautés de la belle Malaya. C’est dans les tranchées pendant la grande guerre qu’ils se sont connus. La guerre terminée, des images dans les yeux, Lescale s’installe en Malaisie et finit par retrouver son ami Rolain.

La lecture du livre passionne les petits singes, Grand mâle raconte avec ardeur et verve les descriptions de la Jungle, tous reconnaissent leur forêt avec ses plantations et ses petits bungalows sur pilotis, toujours invisibles. Des variétés de plantes et fleurs exotiques toutes plus belles composent ces jardins aux multiples verts.

Lescale ignorait les splendeurs de la jungle. Les petits étaient fiers d’être de ce pays si bellement décrit dans cet étrange livre. Ils étaient sous le charme de cet auteur venu d’ailleurs conter leur histoire. De cette première nuit dans la jungle, tous découvraient ce que pourtant, ils connaissaient eux animaux des arbres.

« Le reveil de la jungle, au moment où la lueur de la lune montante commence à s’y infiltrer. C’est fait de frôlements et cela monte comme une marée qui froisse le sable. On sent que s’agitent partout d’innombrables êtres furtifs. C’est un tumulte sans bruit. Mais parfois cela se précise. Ainsi, pendant longtemps, deux appels clairs, comme des abois brefs, se répondirent. C’était un couple de panthères qui chassaient ensemble, mais je l’ignorais alors et essayais vainement de déchiffrer cette étrange musique. »

Les petits singes prirent peur à la lecture de ce couple de panthères, et s’empressèrent de grimper le plus haut possible à la cime de la canopée, trop haut pour une panthère. Grand mâle dû les calmer, ce n’est qu’une histoire, les panthères sont rares de nos jours, même le père de Grand mâle n’en avait jamais croisé de son vivant ! 

Bukit Sampah 

La lecture repris, c’était au tour du tapir venu la nuit reniflé sous le bungalow, voir si on n’a pas oublié quelques morceaux de savon… C’est un gourmet. Les petits singes n’ont pas peur du tapir, il est trop lourd pour les attraper. Ils découvrirent que les écureuils tricolores, leurs compagnons d’arbres aiment les peaux de banane, et qu’une bande de singes comme eux piaulait dans les branches. Ils étaient ravis d’être cités dans ce livre. 

Bukit Sampa

La plantation de Lescale se situait à Bukit Sampah la colline poubelle ! Explosion de rire chez les guenuches (bébé singe) ahhhh ces étrangers ne savent pas les noms d’ici pour être aussi naïf ! Choisir un tel lieu ! Grand mâle dû à nouveau calmer ses auditeurs. Un passage du livre restera dans la mémoire de chacun, l’émotion à fleurs de peau. C’était ce moment où rien ne laisse deviner l’approche du matin. 

« Et soudain une petite brise qui semble sortir du sol frôle les feuilles avec le bruit d’un rideau qui se lève. Et aussitôt voici le « Te-te-goh », l’oiseau des crépuscules, qui sème dans l’air ses trois notes claires… Te ! Te goooh… «  »D’autres oiseaux, peu à peu, interviennent. Manifestions timides, on se siffle, on s’appelle. Puis les ritournelles se précisent. Chaque instrument a son refrain préféré. Bientôt les rythmes se mêlent, l’orchestre au complet vibre et module, orchestre léger de xylophones, fifres et pipeaux, et parfois un petit tour de crécelle, un coup sur un tambourin…Mais tout ce babil naïf et un peu désordonné des oiseaux n’est que prélude. Des voix plus sonores se détachent des cimes lointaines. Le son est flûté, mais plein et souple, comme d’une flûte qui aurait le calibre d’un tuyau d’orgue et possèderait toutes les ressources de glissement, du grave à l’aigu, du violoncelle. Un chœur nombreux s’organise. À mesure que croît la lumière et que les brouillards du matin s’évaporent, un long crescendo d’interrogation de plus en plus hautes, rapides, passionnées, s’élève. Et quand le soleil jaillit enfin des montagnes, cela s’épanouit en une longue acclamation. »

« C’est l’hymne grandiose des singes gibbons »

…Stupeur dans l’assemblée ! Après une si belle description des musiciens, cette fin au sujet des gibbons planta une pointe de jalousie dans le cœur des macaques. Pourquoi avoir cité le gibbon leur ennemi !… Ils décident unanimement de railler ce passage du livre pour le remplacer par : « l’hymne grandiose du singe macaque « Satisfait la lecture reprend 

« La jungle vibrera des trilles lents des cigales ».

Ils grincent tous des dents. Les cigales encore elles, vedettes des touristes, elles tiennent l’orchestre tant que le soleil brille, égoïste qu’elles sont. Décidément, ils préfèrent les grenouilles qui entrent en scène à la prière du soir, la saison des pluies venues. Il pleut beaucoup en Malaisie. Ce sont des pluies courtes et chaudes, qui estompent la jungle, dans un mélange audacieux de couleurs d’outremer et de Véronèse, qu’une touche gris de paynes rehausse.

Et le chat dort

Toutes ces représentations de leur habitat sont douces à entendre, mais grand mâle stoppe sa lecture. D’un regard grave, il annonce à la communauté de singe, ce livre ne nous appartient pas, nous devons le rendre à cette dame de la maison au bout du chemin. 

Les singes sont déçus, heureusement leur mémoire est bonne, le livre Malaisie y restera gravé. 

Grand mâle l’ouvrage sous le bras, prend le chemin de la maison en lisière de jungle, le cœur gros, résolu de faire connaissance avec cette étrange femme aperçu de loin, qu’un mystère enveloppe.

Il longe la clôture, la franchit, et d’un bond atterri sur le toit de cette immense demeure. 
Quel étrange endroit !… Pleins de fenêtres et de portes. Les pièces sont dans une pénombre improbable, seule le studio est traversé d’un rayon de soleil, l’air est chargée d’odeurs de térébenthine, d’huile de lin, une agréable musique berce l’espace, un temps suspendu, les pales du ventilateur au plafond brassent l’air, la poussière sautille joyeusement dans la lumière du soir.
Une femme est assise sur une marche, ce n’est pas la dame du chemin, … Elle me voit, fait un signe de la main dans ma direction. Une forme floue apparaît en arrière-plan, elle est là, tranquille, pinceau à la main, l’étrangère.

Grand mâle, découvre d’un seul regard, le monde enfermé de celle qui par rêve d’évasion, dessine la vie de la terre. 


FIN

La légende du peintre

Publié par

catherine-delmaslett

Dessinatrice & peintre francaise diplomée de l'ESAG-Pennighen Master en architecture d’intérieur (Académie julian) Réside en Malaisie depuis 2015